Tout au long de l’année, ATLAS développe de nombreux projets d’action culturelle, destinés à sensibiliser des publics variés aux enjeux et à la pratique de la traduction littéraire. En 2026, nous vous proposons d’en découvrir davantage sur ces activités : traductrices et traducteurs animateurs d’ateliers, enseignants, partenaires ou encore participants partageront leurs expériences dans des entretiens publiés chaque mois sur notre blog !
Pour ce troisième entretien mené par Fanny Viéthel (volontaire en service civique), nous vous proposons de rencontrer Lucie Modde. Traductrice du mandarin et membre du Conseil d’administration d’ATLAS de 2021 à 2026, Lucie revient sur son parcours d’animatrice d’ateliers et ses activités autour de la traduction.

Lucie Modde commence la traduction en 2014 après quelques années en Chine et un master de traduction éditoriale, économique et technique à l’ESIT. Formée à la traduction pragmatique dans ses deux langues de travail, le mandarin et l’anglais, elle en vient progressivement à traduire des livres de littérature générale et de sciences humaines ainsi que des ouvrages universitaires.
Son aventure aux côtés d’ATLAS débute la même année avec la Fabrique des Traducteurs, un projet de mentorat entre traducteurices débutants et expérimentés. Par la suite, elle se forme à l’animation d’ateliers de traduction (2020), devient jury du Prix ATLAS des lycéens (2020-2023), réalise des ateliers en milieu scolaire (2020-2025) et se voit proposer une place au Conseil d’Administration d’ATLAS (à partir de 2021) puis au Bureau (2024) en tant que trésorière.
Comment en es-tu venue à la traduction littéraire ?
La traduction est mon premier métier, je n’ai pas eu une carrière à rebondissements. J’ai fait des études de traduction et ensuite je suis devenue traductrice !
Mais, comme mon master à l’ESIT ne formait pas à la traduction littéraire, mes débuts dans ce milieu-là tiennent à un très beau concours de circonstance. En 2014, j’étais en stage à la librairie Le Phénix (Paris), spécialiste de la Chine et de l’Asie, qui tenait le stand des éditions Picquier au Salon du Livre. À l’occasion de la journée professionnelle, qui n’est pas ouverte au grand public, j’ai rencontré Sylvie Gentil, une traductrice du chinois très installée. Elle m’a demandé ce que je voulais faire et si j’avais envie de traduire des romans. Je lui ai dit que oui, c’était un peu mon rêve, mais je ne savais pas comment m’y prendre… Comme elle avait déjà beaucoup travaillé avec Philippe Picquier, le fondateur des éditions Picquier, elle est directement allée lui poser la question : « Philippe, est-ce que tu n’aurais pas un texte pour Lucie ? »
Il m’en a confié un et ça a été mon premier contrat !
Pour couronner le tout, j’ai ensuite rencontré Jörn Cambreleng, le directeur d’ATLAS, qui m’a parlé d’une Fabrique des Traducteurs organisée autour du mandarin à l’automne 2014, à laquelle j’ai postulé avec ce même texte.
Avant de parler d’action culturelle, peux-tu nous faire un petit bilan de ce qu’il s’est passé depuis ton arrivée au CA d’ATLAS ?
Je n’ai pas précisément en tête l’historique de ce qu’était ATLAS avant de faire partie du CA, mais de ce que j’ai pu observer, l’association s’est beaucoup développée. Il y a plus de salariés qu’avant et de très beaux projets à plus gros budgets et à plus long terme, notamment Archipelagos ; paradoxalement, il y a de moins en moins de subventions, donc l’avenir est assez incertain.
Avec tous ces changements, des adaptations ont dû être faites en interne. Les dynamiques ne sont pas les mêmes lorsqu’une équipe et les projets changent, et j’ai la sensation que ces dernières années ont été consacrées, pour beaucoup, à trouver un nouvel équilibre.
Si je devais parler de ce que ça a changé pour moi, à l’impact que ça a eu sur mon activité, je dirais que ça a été l’occasion de diversifier mon quotidien et de gagner en visibilité. En m’impliquant davantage dans l’association, j’ai rencontré des collègues, j’ai entendu parler de dispositifs d’aide, j’ai participé à des évènements, etc., ce qui a forcément joué, directement ou indirectement, sur les propositions qu’on m’a faites.

Tu as évoqué une diversification, pensais-tu aux ateliers de traduction ?
Entre autres, oui. J’avais envie de varier mon quotidien mais je n’aurais pas eu l’idée d’animer des ateliers de traduction toute seule. À ce moment-là, j’avais l’expérience de la Fabrique des Traducteurs et de l’ETL (École de Traduction Littéraire), deux formations où l’on est beaucoup en interaction avec des collègues, des tuteurs, et où la dimension collective et la question de la transmission sont assez importantes. Et puis j’ai vu qu’ATLAS proposait ce type de formations. L’idée de faire le métier toute seule dans mon coin ne me parlait pas trop, j’avais vraiment envie de faire connaître la profession, de sensibiliser les gens à cette pratique, donc j’ai postulé à la formation de l’automne 2020.
L’autre raison qui m’a poussée à me former, c’était que je trouvais que la littérature et la culture sinophone étaient trop peu connues et je me disais que c’était peut-être un moyen d’en parler davantage et de les mettre un peu plus sur le devant de la scène. Avec le recul, je ne suis pas sûre que ça ait vraiment marché…
D’après toi, à quoi sert un atelier d’initiation à la traduction littéraire ?
Je vais faire une réponse en deux temps : d’abord, à quoi ça sert du point de vue de l’animateur, et ensuite, à quoi ça sert du point de vue du participant.
Je voulais animer des ateliers entre autres parce que j’en avais marre de passer tout mon temps devant un ordinateur. Comme je viens de le dire, j’avais vraiment envie de jouer sur plusieurs tableaux, de parler de mon travail, d’aller à la rencontre de différents publics. En faisant des ateliers, je me suis rendu compte qu’au-delà de ce premier intérêt, ça me permettait de prendre du recul sur ma pratique. Un atelier, c’est un moment où on se pose plein de questions sur la façon dont on traduit, pourquoi on traduit, on analyse des choses qui ont pu devenir automatiques, on pose un regard neuf sur des problématiques quotidiennes qu’on a tendance à toujours traiter de la même façon.
C’est souvent très gratifiant. Il y a évidemment des ateliers qui prennent plus ou moins bien, des participants plus ou moins investis, mais ça reste un moment d’échanges et d’énergie partagée. Je suis surtout intervenue dans des établissements scolaires, avec des enseignants très motivés qui étaient eux aussi ravis de découvrir leurs élèves sous un autre jour.
Du côté participant, ça donne la possibilité à des gens qui n’ont rien à voir avec la traduction de découvrir le métier de traducteur littéraire, qui reste très peu connu. C’est aussi l’occasion pour eux de repenser leur rapport aux langues, notamment à leur langue maternelle, et de sortir du cadre scolaire. Pour moi, et c’est le message que j’essaye de faire passer dans mes ateliers, il n’y a pas une seule bonne manière de parler, pas une seule bonne manière d’écrire.
Tout dépend de comment on monte son atelier, mais il peut aussi y avoir un aspect ludique et créatif. Le côté « énigme » plaît beaucoup aux élèves, peut-être parce que ça les sort de leur posture parfois un peu passive, très scolaire. Ça peut aussi être l’occasion de valoriser certains élèves pas forcément sûrs d’eux, parce qu’il n’y a pas de réponse bête.

En 2025, tu as animé pas moins de sept ateliers de traduction en milieu scolaire ! Tous en amont du Prix ATLAS des lycéens, certains depuis le mandarin et d’autres depuis l’anglais. Comment construis-tu un atelier et l’adaptes-tu à un public cible ?
Tout commence par l’identification du niveau de langue du public concerné. Là-dessus, j’ai plus de facilité avec l’anglais qu’avec le mandarin. L’anglais reste accessible, même si on ne connaît pas les mots, on peut au moins les lire et essayer de faire au plus proche alors que pour le mandarin, sans connaître les caractères ou les tournures, c’est presque impossible. C’est pour cette raison que je discute beaucoup avec les enseignants en amont : ils sont d’une aide précieuse parce qu’on ne fait pas le même atelier en fonction du nombre d’élèves et du niveau de langue, et ils peuvent aussi donner des thématiques à aborder…
Ensuite, j’essaie de trouver des textes avec des enjeux un peu sympas. À chaque fois que je tombe sur un passage intéressant ou drôle dans mes lectures en VO, quelque chose qui pourrait convenir à un atelier (néologismes, poésies un peu ludiques, etc.), je le mets de côté. Ça me permet d’avoir un petit stock dans lequel piocher.
Comme, dans une classe, tout le monde a un niveau de langue différent, je trouve très important d’apporter un lexique détaillé, afin que personne ne se sente exclu ou en décalage avec les autres.
Une fois sur place, il y a une part importante d’improvisation. Je me souviens avoir changé plusieurs fois des choses à la dernière minute parce que ça ne me semblait pas être le meilleur dispositif, ou qu’il fallait dynamiser le groupe, bref, je prépare toujours beaucoup, j’essaie de donner des exemples, des illustrations, histoire d’être sûre qu’on se comprend bien. Il ne faut surtout pas perdre de vue que des questions qu’un traducteur se pose quotidiennement sont la plupart du temps complètement étrangères aux non-initiés.

Tu as également fait partie du jury du Prix ATLAS des lycéens pour la catégorie « Chinois » de 2020 à 2023. Tu as même animé, en 2023, l’atelier de « rétro-traduction » offert aux élèves lauréats dans le cadre de la journée de remise de prix. Comment s’est passé cet atelier ? En quoi était-il différent des autres ?
Habituellement, lors d’un atelier d’initiation à la traduction, on essaie de partir d’un texte en langue étrangère qu’on va rendre en français. Mais pour un atelier de rétro-traduction, l’idée est de réaliser le travail inverse. On part de traductions d’un texte français dans tout un tas de langues et on essaie de voir si on obtient la même version que l’original, sans la connaître au départ.
C’est donc un atelier multilingue avec beaucoup de préparation en amont, notamment parce qu’il faut fournir des textes dans plusieurs langues. Une fois de plus, les logiques collaboratives ont payé puisqu’en demandant aux collègues autour de moi, aux traducteurs que j’avais rencontrés en résidence, j’ai pu avoir accès à toutes les versions que je souhaitais.
Ensuite, j’ai eu envie que tout le monde travaille ensemble afin d’ouvrir les participants aux langues des uns et des autres. On a donc procédé par couches : d’abord, les langues les plus éloignées du français, les moins directement accessibles, avec quelques clés de compréhension, et puis les langues plus répandues (l’anglais) et enfin les plus proches du français (langues latines). Une fois ce premier tour achevé, chacun a pu travailler plus précisément sur celles qu’il maîtrisait le plus. Et l’énigme a été résolue puisque les participants ont trouvé et l’auteur et l’ouvrage duquel avait été tiré l’extrait – même si leur version finale était bien entendu différente de l’original !
Penses-tu que ta participation au jury du Prix ATLAS a nourri/modifié ta façon d’animer des ateliers de traduction ?
Comme, dans ma carrière, tout ça a eu lieu en même temps, l’animation d’ateliers et la recherche et composition d’un sujet pour le Prix ATLAS sont deux expériences qui se sont nourries mutuellement. Je ne sais pas si l’une ou l’autre a plus joué.
À mes débuts en 2020-2021, j’ai dû réapprendre à quel point ça pouvait être compliqué de traduire un texte dont on ne connaissait rien et dont on ne comprenait pas tout. C’est important de se remettre à la place de l’élève qui n’a pas toutes les cartes en main.
À force de traduire, on sait que ce n’est pas si grave de ne pas tout comprendre du premier coup : normalement, plus on avance dans le texte, plus les choses s’éclaircissent. Mais lorsqu’on n’a pas cette pratique-là, l’exercice peut paraître très impressionnant, surtout avec un court extrait sans beaucoup de contexte comme pendant le Prix ATLAS des lycéens.
J’ai fait le même constat en étant jury, ça m’a rappelé ce qu’il ne fallait pas perdre de vue durant les ateliers. Ça a dû orienter les sujets que j’ai proposé, l’idée étant que ça reste un moment pas trop désagréable.
D’ailleurs, à une remise de prix, quand j’ai expliqué aux lauréats que j’avais vraiment eu à cœur de fournir beaucoup de vocabulaire pour qu’ils ne passent pas leur temps à chercher dans le dictionnaire, ils m’ont remercié en me confiant au passage qu’ils avaient quand même dû chercher « douze mille trucs ». Il faut vraiment essayer de garder en tête son « moi » lycéen pour tenter de réduire le décalage entre traducteur expérimenté et apprenant.
Pour finir, peux-tu nous partager un souvenir ou une anecdote sur tes années aux côtés d’ATLAS que tu trouves particulièrement parlante/intéressante/croustillante ?
Je me souviens très bien de la phrase d’une élève à la fin d’un atelier que j’animais à Istres, au lycée Rimbaud, en amont du Prix ATLAS des lycéens. L’enseignante collabore depuis longtemps avec Atlas, ce n’était donc pas ma première fois dans l’établissement.
Manifestement perplexe, l’élève en question a lancé un : « Mais on n’a pas du tout traduit ! » qui m’a fait beaucoup rire.
Je leur avais proposé de travailler sur le texte d’une poétesse hongkongaise jouant sur une spécificité du mandarin qui n’existe pas en français : les classificateurs, des petits mots qui permettent de désigner ou de dénombrer les choses. Ils n’ont aucun sens à proprement parler mais on ne peut pas en faire l’économie.
Le poème faisait des associations incorrectes, il était par exemple question de « crin d’herbe » au lieu de « brin d’herbe » ; pour moi, c’était parfait, ça permettait aux participants de réviser leurs classificateurs tout en devant inventer en français des tournures elles aussi incorrectes. La plupart des élèves ont fait des propositions plus ou moins loufoques mais l’une d’entre eux a eu l’impression qu’on avait créé un texte et non traduit l’original. L’exercice était trop éloigné de la manière dont elle se représentait la traduction.
L’année suivante, lorsque je suis revenue animer un atelier dans ce même lycée, je l’ai revue. Soit le texte lui a mieux convenu, soit sa vision de la traduction avait changé, en tout cas, elle ne s’est pas indignée !
Tu as annoncé quitter progressivement le monde de la traduction. Que peut-on te souhaiter pour la suite ?
J’ai beaucoup aimé être traductrice, je pensais que je ferais ça toute ma vie, déjà parce que je suis très bien entourée et aussi parce que, grâce à ATLAS, j’ai pu explorer plein de choses, notamment en action culturelle.
Mais une lassitude s’est installée, en partie à cause des conditions d’exercice. J’ai aujourd’hui envie de découvrir d’autres choses, de voir s’il n’est pas possible de trouver mon bonheur loin des ordinateurs et du travail de bureau.
Ce qu’on peut me souhaiter ? Tout le meilleur ! J’aimerais bien garder le côté animation et échange avec les publics, mais appliqué à autre chose. Je me suis formée à l’animation pour avoir une nouvelle corde à mon arc, c’est amusant de voir qu’aujourd’hui c’est avec ça que je veux continuer.
Pour en savoir plus sur l’action culturelle d’ATLAS, contactez Ameline habib, responsable des formations et de l’action culturelle : ameline[.]habib[@]atlas-citl[.org]
