
Dans le cadre du projet Archipelagos, porté par ATLAS et co-financé par l’Union Européenne, la Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur et La Sofia, la traductrice Laura Giuliberti a effectué une résidence d’exploration à Paris, puis au CITL, afin de rechercher des auteur·ice·s francophones à traduire en italien.
Nous vous proposons de découvrir son parcours et ses méthodes de recherche à travers cet entretien effectué lors de sa résidence en juin 2024.
Laura Giuliberti, bonjour ! Tu es traductrice du français vers l’italien, tu as suivi des études de philosophie et de traduction littéraire en France. En juin 2024, tu es venue en résidence d’exploration ici, au CITL à Arles, dans le cadre du programme Archipelagos. Comment s’est déroulée cette résidence ?
Bonjour ! Alors, ma résidence s’est déroulée en deux parties : la première à Paris, à l’occasion du Festival du Livre, et la seconde en résidence ici à Arles, au CITL ! Je suis très heureuse, car je suis déjà venue ici quelques fois, et je sais que c’est un endroit génial pour son calme, et pour son cadre, qui n’est pas celui de chez moi et qui me permet de travailler tranquillement.

Peux-tu nous parler de la manière dont tu as entendu parler du programme Archipelagos, et de ce qui t’a motivée à postuler ?
J’ai pris connaissance d’Archipelagos à travers la newsletter d’ATLAS. Et bien sûr, dès que j’ai lu l’appel à candidatures, j’ai voulu postuler ! C’est la première fois que j’entends parler d’un projet qui s’intéresse à cet aspect du travail de traduction, qui me tient particulièrement à cœur : celui du rôle d’apporteur de projet, qui est essentiel dans le métier de traducteur ! Il permet de réinjecter dans la circulation de la littérature européenne des critères différents de ceux qui régissent le marché du livre.
Archipelagos a pour vocation de « faire émerger d’autres voix ». Quelles sont celles que tu as explorées pendant ta résidence de recherche ?
Mon projet de recherche pour Archipelagos est né de l’impression qu’en Italie, plus qu’en France, on a du mal à brouiller les frontières de genre. Et cela d’autant plus avec ces genres littéraires qui ont longtemps été relégués au divertissement. Si aujourd’hui ces formes d’écriture se multiplient, ce n’est que le pendant d’un cloisonnement majeur qui concerne la littérature dite « sérieuse » : son enfermement dans le champ de la stricte adhésion à la vérité. Les ponts semblent méthodiquement abattus. On sait la place que l’information occupe dans nos vies, la portée qu’elle a dans notre vision et interprétation du monde. On sait un peu moins comment sortir d’une stricte reproduction de faits.
Je pense à Ernst Bloch, un philosophe qui a travaillé sur l’utopie, qui a dit quelque chose comme : « C’est quand on manque de pain qu’on a très faim d’imagination ». Quand je réfléchis à ce que j’ai envie de traduire, je crois que ce sont des voix qui répondent à cette faim-là. Je les trouve chez des auteurs qui arrivent à emprunter des caractéristiques du fantastique, ou de la science-fiction, pour les amener dans une littérature qui est ancrée dans le monde.
Ils permettent de redécouvrir le pouvoir de la littérature qui, pour moi, n’a pas tant à couvrir un rôle thérapeutique ou de salvation, mais plutôt de thaumaturgie ! C’est paradoxal, mais je crois vraiment que la littérature détient un pouvoir d’agir sur le monde, malgré son impossibilité de le faire. Ce sont donc ces voix que j’ai tenté de repérer pendant mon exploration.

Je voudrais revenir sur cette vision que tu as du traducteur en tant qu’apporteur de projet, qui propose des critères qui ne sont pas uniquement ceux du marché du livre. Quelle est ton expérience pour cet aspect du métier ? Si ça ne tenait qu’à toi, qu’est-ce que tu aimerais mettre en avant ?
Cela touche peut-être à un rêve d’enfance, de devenir une exploratrice ! C’est ce que j’ai poursuivi bien avant de commencer à traduire. Puis, sont venues les études, en France, et les premiers textes qui me faisaient dire « Ce n’est pas possible que ça n’existe pas en italien ! », donc je décidais de les traduire. C’est comme ça d’ailleurs que j’ai décroché ma toute première publication : c’était un livre de philosophie de la psychanalyse, que j’ai traduit alors que j’étais encore étudiante. Ensuite, je me suis intéressée davantage à la littérature, et encore plus à la poésie.
Quant aux découvertes dans le cadre d’Archipelagos, comme je disais, il s’agit de textes qui ne séparent pas le recours au fantastique de leur ancrage dans la réalité. Cela en est le cas, par exemple, dans le premier livre que j’ai repéré : Le chien noir, de Lucie Baratte, publié aux éditions du Typhon en 2020. C’est un roman d’émancipation assez troublant, notamment par sa manière d’aborder les questions du féminisme et de la transidentité. En créant un imaginaire fantastique, il nous plonge dans les structures de la fable, du conte même ! On a l’impression de voyager dans un autre univers, mais c’est un chemin que l’on fait pour pouvoir faire face à des problématiques qui nous concernent. Et peut-être que c’est un peu ce que je cherche en littérature, aussi.

Peux-tu nous parler des conditions de travail pour les traducteur·ice·s en Italie ?
*rire* Là, il ne faut pas un grand effort pour imaginer quelque chose de mieux ! Je pense vraiment qu’on traduit par nécessité vitale, parce que les conditions de travail qui nous sont offertes ne sont vraiment pas bonnes. En Italie, je ne connais personne qui ne vive que de la traduction littéraire. Tout le monde a un autre travail, sans oublier la difficulté de faire un réseau ; tout ça rend les choses difficiles. Du coup, j’ai plus d’ami·es traducteur·rices en France qu’en Italie ! Il faut connaître ses droits, pour pouvoir les réclamer, savoir qu’on existe, pour qu’on résiste, qu’on se rencontre, et c’est grâce aux projets européens comme Archipelagos qu’on peut avoir un peu d’espoir de continuer à traduire.
Propos recueillis par Julie Duthey, responsable de communication d’ATLAS.
Retrouvez le portfolio de Laura, et le fruit de ses recherches, sur archipelagos-eu.org/translators/
À propos d’Archipelagos
Archipelagos est un projet triennal lancé en janvier 2024, co-financé par le programme Europe Créative de l’Union européenne et, en France, par La Sofia et la Région Sud. Porté par ATLAS, en collaboration avec 11 partenaires, il a pour objectif de mettre en lumière, auprès des lecteurs et des professionnels du livre, la diversité des voix littéraires d’Europe et le travail d’exploration mené par les traducteur.rices littéraires.

Archipelagos is funded by the Creative Europe programme of the European Union. Views and opinions expressed are however those of the author(s) only and do not necessarily reflect those of the European Union. Neither the European Union nor the granting authority can be held responsible for them.