
Dans le cadre du projet Archipelagos, porté par ATLAS et co-financé par l’Union Européenne, la Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur et La Sofia, la traductrice Brune Seban a effectué une résidence d’exploration à Rome et a assisté à deux festivals littéraires, afin de découvrir des titres de jeunes autrices italiennes de bandes dessinées et de romans.
Nous vous proposons de découvrir son histoire et sa déclaration d’amour pour les livres.
La première fois qu’on m’a dit que si, si, tu pourrais devenir traductrice littéraire, c’était il y a dix ans. Et c’était déjà ATLAS, qui proposait alors l’édition italien-français de sa « Fabrique des traducteurs », un programme de professionnalisation de traducteurs littéraires.
Je traduisais des films, des articles, des dépêches, je relisais des romans – en plus des cinq ou six autres boulots nécessaires à la survie dans l’Italie postcrise de 2008. C’était enfin l’occasion d’aller vers la traduction de livres, de livres ! Il fallait postuler avec un texte sur lequel on travaillerait tout au long de la résidence et moi, je n’avais aucun doute, parce que je venais justement de trouver le grand amour, le vrai. C’était le premier roman magnifique et méconnu d’une autrice italo-somalienne, une immersion dans la colonisation et la diaspora, trop peu racontées, une écriture poétique et ciselée, une construction maîtrisée et foisonnante. Travailler sur elle pendant trois mois n’a fait qu’accroître mes certitudes et j’abordais la suite avec optimisme : il suffisait de la lire pour être conquise, il fallait juste qu’elle soit publiée en français. Comme je ne lui voyais aucun défaut, qu’elle était la perfection même, le monde (enfin le monde de l’édition française, disons) finirait bien par s’en apercevoir.
Bon, l’histoire se finit mal, du moins pour moi : les éditeurs trouvaient le texte trop compliqué, trop long, trop peu « italien », j’ai un peu baissé les bras. Un jour, un autre traducteur l’a repérée et a réussi à la faire publier, me brisant le cœur par la même occasion. Mais ce n’est pas ici le sujet.
C’était juste pour dire que j’ai vécu ma candidature à Archipelagos comme un signe manifeste de maturité : fini le cœur brisé, j’étais prête à tourner la page, à me lancer à nouveau dans la mêlée et à rencontrer d’autres livres italiens qui méritaient aussi d’être partagés avec le public francophone.
Je suis donc partie à Rome enthousiaste. J’avais des repères : deux festivals, un de bandes dessinées et un autre de romans de femmes ; des maisons d’édition avec lesquelles j’avais déjà des contacts ; trois librairies connues pour leur sélection exigeante et originale, en plus de toutes les surprises qui m’attendaient en chemin. J’avais aussi pris soin de définir des critères bien précis, pour limiter les choix. Notamment pour les romans : seulement des fictions, écrites par des femmes ou des personnes ouvertement queer, plutôt jeunes ou en tout cas pas déjà célèbres, qui racontent des choses dont on ne parle pas d’habitude (oui, c’est flou et vaste) et évidemment, qui ne soient pas déjà traduites en français.

Mais je me suis retrouvée au milieu d’une forêt obscure, comme qui dirait, ou plutôt foisonnante : il y a vraiment beaucoup de livres ! Comment étais-je censée choisir quoi traduire ? Finalement j’ai beaucoup feuilleté, beaucoup lu, j’ai aussi beaucoup pris ce qu’on m’a conseillé et donné. Je suis repartie avec une très grosse pile à lire pendant l’été, plus due au hasard que ce que je ne l’aurais espéré. Mais nouvelle déconvenue : c’était comme si rien n’allait. Ou plutôt comme si aucun n’était parfait. J’étais désemparée. Pour les bandes dessinées, mon choix s’était fait assez rapidement. Mais pour les romans, je trouvais toujours quelque chose qui n’allait pas, je pataugeais.
À ce stade de la réflexion, on était fin août, ma cagette débordante de « romans à lire cet été » nous avaient suivies, ma femme et moi, dans le coffre de la Peugeot 307 grise empruntée à ma mère pour l’occasion, tout au long d’une pérégrination allant des Pyrénées-Orientales aux Alpes-de-Hautes-Provence. Les livres étaient là, lus, cornés et vaguement amochés par les balades aux mûres et les lectures au bord des rivières, et semblaient me regarder les yeux pleins de l’espoir fou et faussement modeste des participant·es à un concours prestigieux.
Gros moment de doute existentiel, donc, au milieu des Cévennes : pourquoi traduire un roman s’il n’est pas parfait ? Pourquoi traduire, d’ailleurs ? Pourquoi convaincre absolument une maison d’édition à imprimer du papier juste pour envoyer une énième histoire dans les rayons des librairies ? Et abattre des arbres pour ça ? Je remettais tout en question.
Alors je me suis rendu compte que je n’avais pas tout à fait tourné la page, j’avais juste suivi le chemin inverse que celui d’il y a dix ans : je m’étais persuadée que grâce à cette résidence, j’allais retrouver l’amour, le grand, le vrai, le parfait, en deux fois deux semaines, deux festivals, deux maisons d’édition et trois librairies. Comme si j’avais fait un genre de speed dating littéraire, ou que je m’étais auto-organisée des Omiai, ces « rendez-vous arrangés en vue d’un mariage » – qui semble-t-il continuent à exister au Japon – et doivent faire s’arracher les cheveux aux traductrices, par ailleurs – mais version premier roman. En espérant provoquer un coup de foudre.
Sauf que, spoiler, on ne tombe pas amoureuse sur commande. Pire : en définissant des critères très précis, j’étais devenue cette personne qui cherche sincèrement l’amour mais exige aussi qu’elle soit grande, châtain, aux yeux verts, végétarienne et passionnée de cinéma d’auteur. Et au fond, je les comparais tous à elle, ou plutôt à la version idéalisée d’elle que je m’étais construite avec les années.
Bon, cette histoire-ci se finit bien, par contre. Parce que la tendresse, disons (et pas seulement le grand amour idéal), a repris le dessus.
J’ai repris mon tas de livres, je les ai regardés avec douceur, j’ai arrêté de chercher je ne sais quelle perfection et c’était évident que certains m’avaient vraiment plu, fait rire, consolée, éblouie, appris. Peut-être pas tout ça à la fois, mais beaucoup m’avaient remuée et ce n’était pas si difficile d’en choisir quatre ou cinq sur lesquels travailler, pour qu’ils éblouissent ou fassent rire les personnes qui les liraient en français.
Voilà, je les aime mes trouvailles, je suis heureuse de les avoir rencontrées grâce à cette résidence et je les défendrai face au monde sans aucun doute existentiel. Et puis il y aura d’autres amours, beaucoup j’espère, et c’est très bien comme ça.
Retrouvez le portfolio de Brune, et le fruit de ses recherches, sur archipelagos-eu.org/translators/
À propos d’Archipelagos
Archipelagos est un projet triennal lancé en janvier 2024, co-financé par le programme Europe Créative de l’Union européenne et, en France, par La Sofia et la Région Sud. Porté par ATLAS, en collaboration avec 11 partenaires, il a pour objectif de mettre en lumière, auprès des lecteurs et des professionnels du livre, la diversité des voix littéraires d’Europe et le travail d’exploration mené par les traducteur.rices littéraires.

Archipelagos is funded by the Creative Europe programme of the European Union. Views and opinions expressed are however those of the author(s) only and do not necessarily reflect those of the European Union. Neither the European Union nor the granting authority can be held responsible for them.