Edito

Douze travaux pour 2012

2012 : chercher la rime conduit à des associations moroses. Pas sûr qu'il faille rimer.

Tout change : la fameuse révolution anthropologique en cours, considérée comme la plus importante depuis Gutenberg, commence à produire ses effets. Les supports matériels des œuvres de l'esprit tendent à s'évaporer, le flux supplante le stock, la culture mainstream, qui marque les rêves et les imaginaires, peaufine ses stratégies pour s'adapter aux nouveaux espaces publics que sont Internet et les réseaux sociaux.

Les détenteurs de tuyaux, qui délèguent la production des contenus en se réservant le final cut, diffusent de plus en plus largement un mode de narration unique, dont la généralisation s'accélère. Le Brésil, l'Inde, la Chine et le Qatar prennent désormais leur part dans une guerre planétaire des contenus. Les ménagères roumaines regardent des télénovelas brésiliennes, Bollywood rachète 20% de Dreamworks, les pop stars coréennes chantent en mandarin et en japonais. Pourtant, les formats restent essentiellement américains.

Et l'Europe ? Déjà en banlieue du monde ? Dans les plupart des pays d'Europe, une forte culture nationale existe, mais parallèlement, la culture du pays voisin est écrasée par la culture américaine, et de plus en plus. L'Europe semble en berne, peu revendiquée par les européens : en République Tchèque, il est devenu impossible de voir un film allemand, polonais ou slovaque.

On peut s'interroger sur l'état actuel d'un imaginaire européen : La notion peut paraître très floue, inopportune. Pourtant, comme pour le théâtre et la démocratie, notre dette envers la Grèce est considérable à cet égard.

Europe : péninsule et archipel, comme la Grèce qui lui a donné son nom. Europe, enlevée par le taureau divin, et recherchée par son frère Cadmos, qui poursuit sa quête jusqu'à ce qu'il la (re)trouve. Cadmos a-t-il trouvé Europe ? La génisse, qui lui a indiqué l'emplacement où fonder Thèbes, a-t-elle mis un terme à sa quête ? Avons-nous trouvé l'Europe ? On peut se poser la question. La mise sous tutelle des états européens par les agences de notation, à qui ces mêmes états ont conféré des pouvoirs ahurissants, semble repousser bien loin l' « atterrissage démocratique » attendu.

Que peuvent faire de pauvres traducteurs littéraires face à ces révolutions géopolitiques majeures. Peu et beaucoup. Peu car ils sont pauvres, économiquement, et trop souvent très éloignés de la décision de traduire. Ils ont pourtant un pouvoir précieux. Celui de donner accès à l'imaginaire du voisin, à son interprétation du monde, à cet espace de création et de pensée qui échappe au formatage de la culture faite pour être commune. Ils permettent de sortir de la maison globale pour aller s'abreuver à la source du différent.

C'est pourquoi le collège des traducteurs littéraires réaffirme cette année encore sa dimension internationale. La résidence, la sensibilisation aux enjeux de la traduction, les réseaux internationaux et la professionnalisation restent au cœur du projet. La Fabrique des traducteurs sera reconduite dans un partenariat renforcé avec plusieurs pays, et avec le soutien de l'Union européenne pour la constitution d'un réseau multilatéral qui multipliera les efforts. Symboliquement, et malgré le rappel de l'ambassadeur de Turquie à Ankara pour consultation, ce réseau commencera par réaliser un atelier franco-turc. Après six ateliers où seront croisés également le grec, l'allemand, l'arabe et le néerlandais, ce programme s'achèvera en 2014 par un atelier gréco-turc. Les participants commenceront à traduire à Istanbul, puis prendront le bateau pour Paros, voguant vers l'ouest, comme avant eux un certain Cadmos, à la recherche de sa sœur.

Jörn Cambreleng
Directeur du CITL